ARTICLE AU HASARD :

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Sur Internet, dont Facebook, on trouve souvent cette citation, toujours attribuée à l’écrivain britannique – ainsi qualifié de visionnaire – Aldous Huxley (1894 – 1963) dans son célèbre livre Brave New World (Le meilleur des mondes) écrit en 1932 :

Pour étouffer par avance toute révolte, il ne faut pas s’y prendre de manière violente.
Les méthodes du genre de celles d’Hitler sont dépassées. Il suffit de créer un conditionnement collectif si puissant que l’idée même de révolte ne viendra même plus à l’esprit des hommes.
L’idéal serait de formater les individus dès la naissance en limitant leurs aptitudes biologiques innées.

 

Ensuite, on poursuivrait le conditionnement en réduisant de manière drastique l’éducation, pour la ramener à une forme d’insertion professionnelle. Un individu inculte n’a qu’un horizon de pensée limité et plus sa pensée est bornée à des préoccupations médiocres, moins il peut se révolter. Il faut faire en sorte que l’accès au savoir devienne de plus en plus difficile et élitiste.
Que le fossé se creuse entre le peuple et la science, que l’information destinée au grand public soit anesthésiée de tout contenu à caractère subversif.

 

Surtout pas de philosophie. Là encore, il faut user de persuasion et non de violence directe : on diffusera massivement, via la télévision, des divertissements flattant toujours l’émotionnel ou l’instinctif.
On occupera les esprits avec ce qui est futile et ludique.
Il est bon, dans un bavardage et une musique incessante, d’empêcher l’esprit de penser.

 

On mettra la sexualité au premier rang des intérêts humains. Comme tranquillisant social, il n’y a rien de mieux. En général, on fera en sorte de bannir le sérieux de l’existence, de tourner en dérision tout ce qui a une valeur élevée, d’entretenir une constante apologie de la légèreté ; de sorte que l’euphorie de la publicité devienne le standard du bonheur humain et le modèle de la liberté.

 

Le conditionnement produira ainsi de lui-même une telle intégration, que la seule peur – qu’il faudra entretenir – sera celle d’être exclus du système et donc de ne plus pouvoir accéder aux conditions nécessaires au bonheur.
L’homme de masse, ainsi produit, doit être traité comme ce qu’il est : un veau, et il doit être surveillé comme doit l’être un troupeau. Tout ce qui permet d’endormir sa lucidité est bon socialement, ce qui menacerait de l’éveiller doit être ridiculisé, étouffé, combattu.
Toute doctrine mettant en cause le système doit d’abord être désignée comme subversive et terroriste et ceux qui la soutiennent devront ensuite être traités comme tels.

 

On observe cependant, qu’il est très facile de corrompre un individu subversif : il suffit de lui proposer de l’argent et du pouvoir.

Après vérification, il s’agit en fait d’une prosopopée, c’est-à-dire une figure de style qui consiste à faire parler un mort. En effet, c’est une citation du philosophe contemporain Serge Carfantan, écrite sur son blog en 2007, et introduite[1] par :

Le livre de Huxley est paru en 1932. Son caractère visionnaire est stupéfiant. Presque inquiétant. Tous les ingrédients du roman sont aujourd’hui effectivement réunis pour que le scénario soit… en passe d’être réalisé. Si nous devions formuler dans un discours une prosopopée du cynisme politique incarné par le personnage cynique d’Huxley, cela donnerait quoi ?

Il est donc évident que les propos partagés sont proches des idées véhiculées par Huxley dans son ouvrage, mais ce ne sont pas ses mots !

 


On attribue également souvent à Huxley la citation suivante :

The perfect dictatorship would have the appearance of a democracy, but would basically be a prison without walls in which the prisoners would not even dream of escaping. It would essentially be a system of slavery where, through consumption and entertainment, the slaves would love their servitudes.

La dictature parfaite serait une dictature qui aurait les apparences de la démocratie, une prison sans murs dont les prisonniers ne songeraient pas à s’évader. Un système d’esclavage où, grâce à la consommation et au divertissement, les esclaves auraient l’amour de leur servitude.

 

En réalité, Huxley n’a pas écrit cela, même si beaucoup de propos y ressemblent dans ses écrits.

D’après mes recherches et celles d’autres internautes[2], la phrase exacte apparaît pour la première fois, d’après les archives du Web, en 2002, sur ce site français :

http://www.syti.net/MeilleurDesMondes.html.

L’auteur de ce site aurait stipulé à une internaute que cette phrase est bien de lui, et non pas d’Huxley.

 

Voici les références les plus proches que j’ai trouvées dans les écrits d’Huxley.

 

Réf.n°1 : nouvelle préface de BNW (1946)

En 1946, Brave New World est réédité. L’auteur écrit[3] alors dans sa nouvelle Préface :

A really efficient totalitarian state would be one in which the all-powerful executive of political bosses and their army of managers control a population of slaves who do not have to be coerced, because they love their servitude.

Traduction de Jules Castier :

Un État totalitaire vraiment « efficient » serait celui dans lequel le tout-puissant comité exécutif des chefs politiques et leur armée de directeurs auraient la haute main sur une population d’esclaves qu’il serait inutile de contraindre, parce qu’ils auraient l’amour de leur servitude.

 

Réf.n°2 : BNWR (1958)

En 1958, Aldous Huxley écrit[4] Brave New World Revisited (Retour au meilleur des mondes). Presque trente ans après son roman de science-fiction Le Meilleur des mondes, l’auteur cherche à analyser si le monde a évolué dans la direction de la vision du futur qu’il avait eue dans les années 1930 ou s’il s’en était éloigné.

Il conclut que notre monde se met à ressembler à celui de son roman, en analyse les causes et en déduit que cette évolution est due en grande partie à la surpopulation ainsi qu’à tous les moyens de contrôle disponibles sur les populations. Cet ouvrage a un ton évidemment différent de son prédécesseur, de par sa forme – c’est un essai et non un roman – et ensuite de par l’évolution de la pensée de Huxley ; s’y ajoute sa conversion au Vedanta entre les deux ouvrages.

Au chapitre I (Over-Population) il écrit :

I feel a good deal less optimistic than I did when I was writing Brave New World. The prophecies made in 1931 are coming true much sooner than I thought they would. […] In the West, it is true, individual men and women still enjoy a large measure of freedom. But even in those countries that have a tradition of democratic government, this freedom and even the desire for this freedom seem to be on the wane. In the rest of the world freedom for individuals has already gone, or is manifestly about to go. The nightmare of total organization, which I had situated in the seventh century After Ford, has emerged from the safe, remote future and is now awaiting us, just around the next corner.
[…] In the light of what we have recently learned about animal behavior in general, and human behavior in particular, it has become clear that control through the punishment of undesirable behavior is less effective, in the long run, than control through the reinforcement of desirable behavior by rewards, and that government through terror works on the whole less well than government through the non-violent manipulation of the environment and of the thoughts and feelings of individual men, women and children.

Je me sens beaucoup moins optimiste que lorsque j’écrivais Brave New World. Les prophéties faites en 1931 se réalisent beaucoup plus tôt que je ne le pensais. […] En Occident, il est vrai que les hommes et les femmes jouissent encore d’une grande liberté. Mais même dans les pays qui ont une tradition de gouvernement démocratique, cette liberté et même le désir de cette liberté semblent être en déclin. Dans le reste du monde, la liberté des individus a déjà disparu ou est sur le point de disparaître. Le cauchemar de l’organisation totale, que j’avais situé au septième siècle après Ford, a émergé d’un avenir sûr et éloigné et nous attend maintenant, juste au coin de la rue.

[…] À la lumière de ce que nous avons récemment appris sur le comportement animal en général et le comportement humain en particulier, il est devenu clair que le contrôle par la répression des comportements indésirables est moins efficace, à long terme, que le contrôle par le renforcement du comportement souhaitable par les récompenses, et que le gouvernement par la terreur fonctionne dans l’ensemble moins bien que le gouvernement par la manipulation non violente de l’environnement et des pensées et des sentiments des hommes, des femmes et des enfants.

 

Au chapitre IV (Propaganda in a Democratic Society) :

Used in one way, the press, the radio and the cinema are indispensable to the survival of democracy. Used in another way, they are among the most powerful weapons in the dictator's armory. In the field of mass communications as in almost every other field of enterprise, technological progress has hurt the Little Man and helped the Big Man. As lately as fifty years ago, every democratic country could boast of a great number of small journals and local newspapers. Thousands of country editors expressed thousands of independent opinions. Somewhere or other almost anybody could get almost anything printed. Today the press is still legally free ; but most of the little papers have disappeared. The cost of wood-pulp, of modern printing machinery and of syndicated news is too high for the Little Man. In the totalitarian East there is political censorship, and the media of mass communication are controlled by the State. In the democratic West there is economic censorship and the media of mass communication are controlled by members of the Power Elite. Censorship by rising costs and the concentration of communication power in the hands of a few big concerns is less objectionable than State ownership and government propaganda.

Utilisés dans un sens, la presse, la radio et le cinéma sont indispensables à la survie de la démocratie. Utilisées d’une autre manière, elles sont parmi les armes les plus puissantes de l’armurerie du dictateur. Dans le domaine des communications de masse comme dans presque tous les autres domaines de l’entreprise, le progrès technologique a blessé le Petit Homme et aidé le Grand Homme. Il y a cinquante ans à peine, chaque pays démocratique pouvait se targuer d’un grand nombre de petites revues et journaux locaux. Des milliers de rédacteurs nationaux ont exprimé des milliers d’opinions indépendantes. Quelque part ou autre, presque n’importe qui pouvait imprimer presque n’importe quoi. Aujourd’hui, la presse est toujours juridiquement libre ; mais la plupart des petits papiers ont disparu. Le coût de la pâte de bois, des machines d’impression modernes et des nouvelles syndiquées est trop élevé pour le petit homme. Dans l’Est totalitaire, il y a une censure politique et les moyens de communication de masse sont contrôlés par l’État. Dans l’Occident démocratique, il existe une censure économique et les moyens de communication de masse sont contrôlés par des membres de la « Power Elite ». La censure par l’augmentation des coûts et la concentration du pouvoir de communication entre les mains de quelques grandes préoccupations est moins répréhensible que la propriété de l’État et la propagande gouvernementale.

 

Au dernier chapitre, le chapitre XII (What Can Be Done ?) :

The nature of psychological compulsion is such that those who act under constraint remain under the impression that they are acting on their own initiative. The victim of mind-manipulation does not know that he is a victim. To him, the walls of his prison are invisible, and he believes himself to be free. That he is not free is apparent only to other people. His servitude is strictly objective.

La nature de la contrainte psychologique est telle que ceux qui agissent sous contrainte ont l’impression d’agir de leur propre initiative. La victime de manipulation mentale ne sait pas qu’elle est une victime. Pour lui, les murs de sa prison sont invisibles et il se croit libre. Qu’il ne soit pas libre n’apparaît qu’aux autres. Sa servitude est strictement objective.

The older dictators fell because they could never supply their subjects with enough bread, enough circuses, enough miracles and mysteries. Nor did they possess a really effective system of mind-manipulation. In the past, free-thinkers and revolutionaries were often the products of the most piously orthodox education. This is not surprising. The methods employed by orthodox educators were and still are extremely inefficient. Under a scientific dictator education will really work – with the result that most men and women will grow up to love their servitude and will never dream of revolution. There seems to be no good reason why a thoroughly scientific dictatorship should ever be overthrown.

Les anciens dictateurs sont tombés parce qu’ils ne pouvaient jamais fournir à leurs sujets assez de pain, assez de cirques, assez de miracles et de mystères. Ils ne possédaient pas non plus de système de manipulation mentale vraiment efficace. Dans le passé, les libres-penseurs et les révolutionnaires étaient souvent les produits de l’éducation la plus pieusement orthodoxe. Ce n’est pas surprenant. Les méthodes employées par les éducateurs orthodoxes étaient et sont toujours extrêmement inefficaces. Sous un dictateur scientifique, l’éducation fonctionnera vraiment – avec le résultat que la plupart des hommes et des femmes grandiront pour aimer leur servitude et ne rêveront jamais de révolution. Il ne semble pas y avoir de raison valable de renverser une dictature complètement scientifique.

 

COMPLEMENTS : QUELQUES LIGNES ECRITES PAR HUXLEY

Quelques lignes plus loin de la référence n°1, Huxley écrit dans BNW (1932) :

The greatest triumphs of propaganda have been accomplished, not by doing something, but by refraining from doing. Great is truth, but still greater, from a practical point of view, is silence about truth. By simply not mentioning certain subjects, by lowering what Mr. Churchill calls an "iron curtain" between the masses and such facts or arguments as the local political bosses regard as undesirable, totalitarian propagandists have influenced opinion much more effectively than they could have done by the most eloquent denunciations, the most compelling of logical rebuttals. But silence is not enough. If persecution, liquidation and the other symptoms of social friction are to be avoided, the positive sides of propaganda must be made as effective as the negative. The most important Manhattan Projects of the future will be vast government-sponsored enquiries into what the politicians and the participating scientists will call "the problem of happiness" – in other words, the problem of making people love their servitude. Without economic security, the love of servitude cannot possibly come into existence ; for the sake of brevity, I assume that the all-powerful executive and its managers will succeed in solving the problem of permanent security. But security tends very quickly to be taken for granted. Its achievement is merely a superficial, external revolution. The love of servitude cannot be established except as the result of a deep, personal revolution in human minds and bodies. To bring about that revolution we require, among others, the following discoveries and inventions.

First, a greatly improved technique of suggestion – through infant conditioning and, later, with the aid of drugs, such as scopolamine.

Second, a fully developed science of human differences, enabling government managers to assign any given individual to his or her proper place in the social and economic hierarchy. (Round pegs in square holes tend to have dangerous thoughts about the social system and to infect others with their discontents.)

Third (since reality, however utopian, is something from which people feel the need of taking pretty frequent holidays), a substitute for alcohol and the other narcotics, something at once less harmful and more pleasure-giving than gin or heroin.

And fourth (but this would be a long-term project, which it would take generations of totalitarian control to bring to a successful conclusion), a foolproof system of eugenics, designed to standardize the human product and so to facilitate the task of the managers. In Brave New World this standardization of the human product has been pushed to fantastic, though not perhaps impossible, extremes. Technically and ideologically we are still a long way from bottled babies and Bokanovsky groups of semi-morons. But by A.F. 600[5], who knows what may not be happening ? Meanwhile the other characteristic features of that happier and more stable world – the equivalents of soma and hypnopaedia and the scientific caste system – are probably not more than three or four generations away. Nor does the sexual promiscuity of Brave New World seem so very distant. There are already certain American cities in which the number of divorces is equal to the number of marriages. In a few years, no doubt, marriage licenses will be sold like dog licenses, good for a period of twelve months, with no law against changing dogs or keeping more than one animal at a time. As political and economic freedom diminishes, sexual freedom tends compensatingly to increase. And the dictator (unless he needs cannon fodder and families with which to colonize empty or conquered territories) will do well to encourage that freedom. In conjunction with the freedom to daydream under the influence of dope and movies and the radio, it will help to reconcile his subjects to the servitude which is their fate.

All things considered it looks as though Utopia were far closer to us than anyone, only fifteen years ago, could have imagined. Then, I projected it six hundred years into the future. Today it seems quite possible that the horror may be upon us within a single century. That is, if we refrain from blowing ourselves to smithereens in the interval. Indeed, unless we choose to decentralize and to use applied science, not as the end to which human beings are to be made the means, but as the means to producing a race of free individuals, we have only two alternatives to choose from : either a number of national, militarized totalitarianisms, having as their root the terror of the atomic bomb and as their consequence the destruction of civilization (or, if the warfare is limited, the perpetuation of militarism) ; or else one supranational totalitarianism, called into existence by the social chaos resulting from rapid technological progress in general and the atomic revolution in particular, and developing, under the need for efficiency and stability, into the welfare-tyranny of Utopia. You pays your money and you takes your choice.

Traduction de Jules Castier :

Les plus grands triomphes, en matière de propagande, ont été accomplis, non pas en faisant quelque chose, mais en s’abstenant de faire. Grande est la vérité, mais plus grand encore, du point de vue pratique, est le silence au sujet de la vérité. En s’abstenant simplement de faire mention de certains sujets, en abaissant ce que Mr. Churchill appelle un « rideau de fer » entre les masses et tels faits ou raisonnements que les chefs politiques locaux considèrent comme indésirables, les propagandistes totalitaires ont influencé l’opinion d’une façon beaucoup plus efficace qu’ils ne l’auraient pu au moyen des dénonciations les plus éloquentes, des réfutations logiques les plus probantes. Mais le silence ne suffit pas. Pour que soient évités la persécution, la liquidation et les autres symptômes de frottement social, il faut que les côtés positifs de la propagande soient rendus aussi efficaces que le négatif. Les plus importants des « Projets Manhattan » de l’avenir seront de vastes enquêtes instituées par le gouvernement, sur ce que les hommes politiques et les hommes de science qui y participeront appelleront "le problème du bonheur" – en d’autres termes, le problème consistant à faire aimer aux gens leur servitude. Sans la sécurité économique, l’amour de la servitude n’a aucune possibilité de naître ; j’admets, pour être bref, que le tout-puissant comité exécutif et ses directeurs réussiront à résoudre le problème de la sécurité permanente. Mais la sécurité a tendance à être très rapidement prise comme allant de soi. Sa réalisation est simplement une révolution superficielle, extérieure. L’amour de la servitude ne peut être établi, sinon comme le résultat d’une révolution profonde, personnelle, dans les esprits et les corps humains. Pour effectuer cette révolution, il nous faudra, entre autres, les découvertes et les inventions ci-après.

D’abord une technique fortement améliorée et la suggestion – au moyen du conditionnement dans l’enfance, et plus tard, à l’aide de drogues, telles que la scopolamine.

Secundo, une science complètement développée des différences humaines, permettant aux gestionnaires gouvernementaux d’assigner à tout individu donné sa place convenable dans la hiérarchie sociale et économique. (Les chevilles rondes dans des trous carrés ont tendance à avoir des idées dangereuses sur le système social et à contaminer les autres de leur mécontentement.)

Tertio (puisque la réalité, quelque utopique qu’elle soit, est une chose dont on sent le besoin de s’évader assez fréquemment), un succédané de l’alcool et des autres narcotiques, quelque chose qui soit à la fois nocif et plus dispensateur de plaisir que le genièvre ou l’héroïne.

Et quarto (mais ce serait là un projet à longue échéance, qui exigerait, pour être mené à une conclusion satisfaisante, des générations de mainmise totalitaire), un système d’eugénique à toute épreuve, conçu de façon à standardiser le produit humain et à faciliter ainsi la tâche des gestionnaires. Dans Le Meilleur des mondes cette standardisation des produits humains a été poussée à des extrêmes fantastiques, bien que peut-être non impossibles. Techniquement et idéologiquement, nous sommes encore fort loin des bébés en flacon, et des groupes Bokanovsky[6] de semi-imbéciles. Mais quand sera révolue l’année 600 de N.F.[7], qui sait ce qui ne pourra pas se produire ? D’ici là, les autres caractéristiques de ce monde plus heureux et plus stable – les équivalents du soma, de l’hypnopédie et du système scientifique des castes – ne sont probablement pas éloignées de plus de trois ou quatre générations. Et la promiscuité sexuelle du Meilleur des mondes ne semble pas, non plus, devoir être fort éloignée. Il y a déjà certaines villes américaines où le nombre des divorces est égal au nombre des mariages. Dans quelques années, sans doute, on vendra des permis de mariage comme on vend des permis de chiens, valables pour une période de douze mois, sans aucun règlement interdisant de changer de chien ou d’avoir plus d’un animal à la fois. À mesure que diminue la liberté économique et politique, la liberté sexuelle a tendance à s’accroître en compensation. Et le dictateur (à moins qu’il n’ait besoin de chair à canon et de familles pour coloniser les territoires vides ou conquis) fera bien d’encourager cette liberté-là. Conjointement avec la liberté de se livrer aux songes en plein jour sous l’influence des drogues, du cinéma et de la radio, elle contribuera à réconcilier ses sujets avec la servitude qui sera leur sort.

À tout bien considérer, il semble que l’Utopie soit beaucoup plus proche de nous que quiconque ne l’eût pu imaginer, il y a seulement quinze ans. À cette époque je l’avais lancée à six cents ans dans l’avenir. Aujourd’hui, il semble pratiquement possible que cette horreur puisse s’être abattue sur nous dans le délai d’un siècle. Du moins, si nous nous abstenons, d’ici là, de nous faire sauter en miettes. En vérité, à moins que nous ne nous décidions à décentraliser et à utiliser la science appliquée, non pas comme une fin en vue de laquelle les êtres humains doivent être réduits à l’état de moyens, mais bien comme le moyen de produire une race d’individus libres, nous n’avons le choix qu’entre deux solutions : ou bien un certain nombre de totalitarismes nationaux, militarisés, ayant comme racine la terreur de la bombe atomique, et comme conséquence la destruction de la civilisation (ou, si la guerre est limitée, la perpétuation du militarisme) ; ou bien un seul totalitarisme supranational, suscité par le chaos social résultant du progrès technologique rapide en général et de la révolution atomique en particulier, et se développant, sous le besoin du rendement et de la stabilité, pour prendre la forme de la tyrannie-providence de l’Utopie. On paie son argent et l’on fait son choix.

 

Au chapitre I de BNWR (Over-Population), Huxley écrit en 1958 :

The society described in 1984 is a society controlled almost exclusively by punishment and the fear of punishment. In the imaginary world of my own fable, punishment is infrequent and generally mild. The nearly perfect control exercised by the government is achieved by systematic reinforcement of desirable behavior, by many kinds of nearly non-violent manipulation, both physical and psychological, and by genetic standardization. […] For practical purposes genetic standardization may be ruled out. Societies will continue to be controlled post-natally – by punishment, as in the past, and to an ever increasing extent by the more effective methods of reward and scientific manipulation.

La société décrite dans 1984[8] est une société contrôlée presque exclusivement par la punition et la peur de la punition. Dans le monde imaginaire de ma propre fable, la punition est peu fréquente et généralement légère. Le contrôle presque parfait exercé par le gouvernement est obtenu par le renforcement systématique des comportements souhaitables, par de nombreux types de manipulation presque non violente, à la fois physique et psychologique, et par la standardisation génétique. […] À des fins pratiques, la standardisation génétique peut être exclue. Les sociétés continueront d’être contrôlées après la naissance – par la punition, comme par le passé, et de plus en plus par des méthodes plus efficaces de récompense et de manipulation scientifique.

Whenever the economic life of a nation becomes precarious, the central government is forced to assume additional responsibilities for the general welfare. It must work out elaborate plans for dealing with a critical situation ; it must impose ever greater restrictions upon the activities of its subjects ; and if, as is very likely, worsening economic conditions result in political unrest, or open rebellion, the central government must intervene to preserve public order and its own authority. More and more power is thus concentrated in the hands of the executives and their bureaucratic managers. But the nature of power is such that even those who have not sought it, but have had it forced upon them, tend to acquire a taste for more. "Lead us not into temptation", we pray – and with good reason ; for when human beings are tempted too enticingly or too long, they generally yield.

Chaque fois que la vie économique d’une nation devient précaire, le gouvernement central est obligé d’assumer des responsabilités supplémentaires pour le bien-être général. Il doit élaborer des plans élaborés pour faire face à une situation critique ; il doit imposer des restrictions toujours plus grandes aux activités de ses sujets ; et si, comme cela est très probable, l’aggravation des conditions économiques entraîne des troubles politiques ou une rébellion ouverte, le gouvernement central doit intervenir pour préserver l’ordre public et sa propre autorité. De plus en plus de pouvoir est ainsi concentré entre les mains des dirigeants et de leurs cadres bureaucratiques. Mais la nature du pouvoir est telle que même ceux qui ne l’ont pas cherché, mais à qui on l’a imposé, ont tendance à en apprécier le goût. « Ne nous induis pas en tentation », prions-nous – et pour cause ; car lorsque les êtres humains sont tentés de manière trop séduisante ou trop longue, ils cèdent généralement.

How will this development affect the over-populated, but highly industrialized and still democratic countries of Europe ? If the newly formed dictatorships were hostile to them, and if the normal flow of raw materials from the underdeveloped countries were deliberately interrupted, the nations of the West would find themselves in a very bad way indeed. Their industrial system would break down, and the highly developed technology, which up till now has permitted them to sustain a population much greater than that which could be supported by locally available resources, would no longer protect them against the consequences of having too many people in too small a territory. If this should happen, the enormous powers forced by unfavorable conditions upon central governments may come to be used in the spirit of totalitarian dictatorship.

Comment cette évolution affectera-t-elle les pays européens surpeuplés mais hautement industrialisés et toujours démocratiques ? Si les dictatures nouvellement formées leur étaient hostiles et si le flux normal de matières premières en provenance des pays sous-développés était délibérément interrompu, les nations occidentales se retrouveraient en effet dans une très mauvaise passe. Leur système industriel s’effondrerait et la technologie hautement développée, qui jusqu’à présent leur a permis de maintenir une population beaucoup plus importante que celle qui pourrait être soutenue par des ressources disponibles localement, ne les protégerait plus contre les conséquences d’avoir trop de personnes dans un territoire trop petit. Si cela devait se produire, les énormes pouvoirs imposés par des conditions défavorables aux gouvernements centraux pourraient être utilisés dans l’esprit de la dictature totalitaire.

 

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[1]    Lien vers ce blog : http://www.philosophie-spiritualite.com/cours/sagesse_revolte.htm

[2]    https://www.metabunk.org/threads/a-false-quote-attributed-to-aldous-huxley.6761/

[3]    Version originale : http://www.wealthandwant.com/auth/Huxley.html

[4]    Version originale : https://www.huxley.net/bnw-revisited/

[5]    Dans Brave New World, Huxley situe ce qu’il décrit quelque part au sixième ou au septième siècle de notre ère, et choisit comme référence l’introduction du premier modèle de l’automobile Ford T. A.F. signifie After Ford, donc après notre ère.

[6]    Voir https://www.monde-diplomatique.fr/mav/112/HUXLEY/52227.

[7]    N.F. signifie Notre Ford.

[8]    Le plus célèbre roman de George Orwell, publié en 1949.