Schéma d'un câble sous-marin L’Internet « sans fil » ne l’est pas : tous nos échanges reposent sur la fiabilité de quelques centaines de câbles sous-marins, de la taille de tuyaux d'arrosage, posés au fond de l’océan.

En 2017, on en comptait 427. Il suffit parfois qu’un câble soit endommagé pour qu’un territoire entier soit privé de connexion. C’est arrivé en 2015 en Algérie - une ancre avait sectionné un câble et privé presque tout le pays d’Internet pendant 5 jours, ou plus récemment dans les îles Tonga dans le Pacifique : 100 000 personnes ont dû se passer d’Internet pendant deux semaines. Ces événements rappellent épisodiquement la vulnérabilité des câbles, dont la plupart du temps, nous oublions jusqu’à l’existence.

 

Pour protéger leurs câbles, les Etats-Unis se posent la question de créer des corridors à l’aide de barrières soniques.
Les Russes ont manifesté il y a quelques mois, et depuis quelques années, une forte curiosité pour les câbles sous-marins occidentaux, en s’approchant des câbles avec des moyens militaires lourds, et ce n’est pas pour rien : les risques sont extrêmement réels. En France, la Marine nationale a hérité de la protection des câbles.

 

La menace est asymétrique : la sensibilité d’une économie est proportionnelle à la quantité et à l’importance des informations qui transitent sur ces câbles.
La Chine n’a aucune sensibilité à une coupure, leur économie continuera.
Les Russes ont voulu réduire leur sensibilité et ont mis en place une politique de localisation des données sur leur territoire.
En Europe, c’est très différent. En France, 80% du trafic Internet qui est généré part aux Etats-Unis. L’économie européenne est dépendante de ces flux. Ce n’est pas seulement l’usage de la vidéo, ce sont les données de toutes nos entreprises, stockées dans le cloud. Si demain nous perdons le lien avec les Etats-Unis, c’est l’accès à toutes ces données qui serait compromis.

Carte mondiale des câbles sous-marins   Carte européenne des câbles sous-marinsSources des images : la superbe carte interactive de www.submarinecablemap.com

Les câbles sous-marins sont de plus en plus privatisés. Google, Amazon et Microsoft construisent et déploient leurs propres câbles pour moins dépendre des télécoms : faut-il y voir un glissement vers un futur où les câbles ne seraient plus un bien commun, où on sécuriserait son Internet si on paie le prix fort ?
Sur l’Atlantique, il y a 3 ans la part de marché des GAFA (Google - Apple - Facebook - Amazon) dans les câbles sous-marins était de 5 %. Aujourd’hui, elle est supérieure à 50 %, et on pense que d’ici 3 ans elle sera de 90 %. Pour les GAFA, c’est le jackpot : d’abord parce que les câbles ne sont pas régulés (la neutralité du net ne s’applique pas aux câbles sous-marins). Ensuite parce que ce n’est, pour eux, pas si cher que ça. Aujourd’hui vous pouvez installer un câble pour 250 millions d’euros, alors qu’il y a quelques années certains câbles ont coûté 1 milliard. Chez les GAFA, installer un câble, c’est l’équivalent de faire un contrat de nettoyage des voitures...
Il faut aussi noter la rupture technologique qui se joue. Le dernier câble, Maréa (entre l'Espagne et les USA, propriété de Facebook, Microsoft et Telxius, installé en février 2018), est un câble qui représente à lui tout seul 50% de la capacité des câbles existants entre l’Europe et l’Atlantique. Entre les nouveaux câbles et ceux qui ont été installés dans les années 2000, la rupture est grande. Dans le passé, un câble disposait de 2 ou 3 paires de fibres optiques, aujourd’hui on fabrique des câbles qui ont 12, ou même 16 paires. Et sur chacune on fait passer beaucoup plus de capacité.

Les GAFA se rendent compte que disposer de leurs propres câbles va leur donner un pouvoir important sur les opérateurs, qui sont un peu victimes du passé. Les vieux câbles, dont les opérateurs étaient les possesseurs, vont être relevés, et nous allons nous retrouver avec uniquement des câbles qui seront la propriété des GAFA...

Le même problème se pose avec les opérateurs chinois, qui se posent la même question vis à vis de leur GAFA : les BATX (Baidu - équivalent à Google, Alibaba - équivalent à Amazon, Tencent - un peu de tout... équivalent à Facebook, Xiami - équivalent de Apple avec des téléphones, des téléviseurs, etc.). Alibaba a ouvert son premier data center fin 2016 à Francfort, et en a ouvert deux autres à Londres fin 2018. Nous n’allons pas tarder à nous prendre une déferlante, des BATX d’un côté, des GAFA de l’autre. Vous avez les Américains d’un côté, les Chinois de l’autre, et deux continents au milieu, l’Europe et l’Afrique. Nous sommes le champ de bataille.

 

Câbles propriétés des GAFA en mai 2016Ci-contre les câbles propriétaires des GAFA en mai 2016. Il faut rajouter, par exemple, le câble Jupiter, dont Amazon et Facebook seront propriétaires avec d'autres entreprises, et reliera l’Asie aux Etats-Unis en 2020.

 

Câble Jupiter, en service en 2020

 

 

Source : extraits d'un entretien (sur le site usbeketrica.com) avec Jean-Luc Vuillemin, directeur des Réseaux Internationaux d’Orange.